Miscellannées

Trois Chemins



Trois chemins dans la forêt de l’écriture : Rilke (Lettres à un jeune poète), Kandinsky (Du spirituel dans l’art), Dubuffet (Asphyxiante culture).

Après plusieurs années passées à écrire de la poésie, il est possible que l’on veuille consulter des ouvrages de théorie et critique dans l’espoir de clarifier son rapport à l’art et à la création en général. Il existe quantité de livres abordant le sujet par tous les angles. Le point commun des trois livres dont je voudrais parler est qu’ils sont tous trois écrits par des artistes, des créateurs qui ont cherché à mettre au clair leur pratique et à communiquer leurs découvertes d’un point de vue général, sans toutefois s’enfermer dans un corpus de règles esthétiques figées ne pouvant aboutir qu’à un nouvel académisme.

Aussi bien chez Rilke que chez Kandinsky et Dubuffet, l’art véritable ne saurait se réduire comme la doxa marxiste le prétend à une superstructure culturelle strictement déterminée par les rapports de production matérielle. C’est plutôt ici une phénoménologie de la solitude qui est esquissée, à l’encontre de tout conformisme institutionnel, mais aussi de toute subversion de pacotille, rapidement récupérée par les modes et les opportunismes passagers. La solitude chez Rilke, la spiritualité de Kandinsky et l’individualisme de Dubuffet sont autant de modalités d’une créativité de l’individu mu par son imagination et une urgence intérieure qui transcendent toutes les structures sociétales de distribution et de promotion de la culture au sens classique du terme.

L’art ne consiste plus à suivre une route unique préexistante aboutissant à une perfection ultime et figée comme le prétendait Hegel, mais plutôt à tracer parfois héroïquement des sentiers permettant d’explorer de nouvelles émotions et de nouveaux langages dans une totalité en perpétuelle évolution, comparable à ce que Karl Popper appelait le « troisième monde », qui vient compléter les univers subjectif (mental) et objectif (matériel). Ce sont les artistes les vrais acteurs de l’émancipation, et pas les critiques d’art, les théoriciens et les professeurs, les « ramasse-miettes » comme les appelait Daumal, dont le rôle est minime et qui ne sauraient provoquer de réelles découvertes.

L’art n’a pas à être au service d’un idéal émancipateur comme c’était le cas dans le réalisme socialiste, mais devient lui-même émancipation, rage de l’expression, cri angoissé de l’homme seul réalisant que les valeurs de la société dans laquelle il évolue sont mouvantes, instables, et peuvent être réformées en bien ou en mal. Comme Burroughs disait que le langage est un virus et Artaud comparait son théâtre de la cruauté aux grandes pestes du moyen âge, le mode d’expansion des idées artistiques est comparable à la progression d’une maladie dans un organisme vivant, indépendant aussi bien de l’état que du marché.

L’art véritable appelle une transformation des consciences et un approfondissement de la vie intérieure, seule liberté réelle dont dispose l’être humain. C’est cette « liberté grande », cette poésie, qui est au centre des trois écrits de Rilke, Kandinsky et Dubuffet, et qui nous est infiniment précieuse.


(Paris, le 18/12/2015)