Miscellannées

Le feu de la vie, par Richard Rorty




Dans un essai intitulé « Pragmatisme et romantisme » J’ai essayé de reformuler l'argument de Shelley pour la Défense de la poésie. Au cœur du romantisme, je l'ai dit, était l'affirmation que la raison ne peut que suivre les chemins que l'imagination a d'abord empruntés. Pas de mots, pas de raisonnement. Aucune imagination, pas de nouveaux mots. Aucun de ces mots, aucun progrès moral ou intellectuel. J’ai terminé cet essai en mettant en contraste la capacité du poète à enrichir notre langage avec la tentative du philosophe d’acquérir un accès non-linguistique au réellement Réel. Le rêve de Platon d’un tel accès était en lui-même une grande réussite poétique. Mais à l’époque de Shelley, ai-je argumenté, cela était périmé. Nous sommes maintenant plus capables que Platon de reconnaître notre finitude – d’admettre que nous ne serons jamais en relation avec quelque chose de plus grand que nous-même. Nous espérons seulement que la vie humaine sur terre deviendra meilleure au cours des siècles parce que le langage utilisé par nos lointains descendants aura plus de ressources que le nôtre. Notre vocabulaire sera pour le leur comme celui de nos ancêtres primitifs par rapport au nôtre.
Dans cet essai et d’autres écrits, j’utilise le mot « poésie » dans un sens étendu. J’étends le terme de Harold Bloom « poète fort » à des écrivains qui ont essayé de jouer pour nous des nouveaux jeux de langage – des gens comme Platon, Newton, Marx, Darwin et Freud autant que des poètes comme Milton et Blake. Ces jeux peuvent contenir des équations mathématiques, des arguments inductifs, des récits dramatiques, ou (dans le cas de poètes) des innovations prosodiques. Mais la distinction entre prose et poésie n’était pas pertinente pour mes buts philosophiques.
Peu après avoir fini « Pragmatisme et romantisme », on m’a diagnostiqué un cancer du pancréas inopérable. Quelques mois après que j’apprenne ces mauvaises nouvelles, je prenais un café avec mon fils ainé et un cousin de passage. Mon cousin (qui est prêtre baptiste) me demanda si mes pensées s’étaient dirigées vers des sujets religieux, et je lui dis que non. « Bien, et la philosophie ? » demanda mon fils. « Non, » ai-je répondu, ni la philosophie que j’ai écrite, ni celle que j’ai lue ne semblent avoir de pouvoir particulier sur ma situation. Je n’ai pas de problème avec l’argument d’Epicure qu’il est irrationnel d’avoir peur de la mort, ou avec la suggestion d’Heidegger que l’onto-théologie trouve son origine dans une tentative d’échapper à notre mortalité. Mais ni l’ataraxie (être libéré de l’influence extérieure), ni le Sein zum Tode (être-pour-la-mort) ne semblaient pertinent. « N’y va-t-il pas quelque chose que vous ayez lu qui puisse vous être utile ? » persista mon fils. « Si » ai-je dû avouer : « la poésie ». « Quelles poésies ?» demanda-t-il ? Je citais deux vieux poèmes que j’avais en mémoire et qui me réjouissaient bizarrement, les passages les plus connus du « Jardin de Proserpine » de Swinburne :
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be
That no life lives for ever;
That dead men rise up never;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea.
Et « A son 75ème anniversaire » de Landor :
Nature I loved, and next to Nature, Art;
I warmed both hands before the fire of life,
It sinks, and I am ready to depart.
Je trouvais du réconfort dans ces méandres lents et ces braises crépitantes. Je pense que la prose ne peut pas produire d’effets comparables. Pas juste l’imagerie, mais aussi les rimes et le rythme sont requis pour produire l’effet. Dans des lignes comme celles-ci, les trois éléments produisent un impact que seule la poésie peut atteindre. Par rapport aux charges ménagées par les versificateurs, même la meilleure prose est anecdotique. Bien que certains poèmes aient eu une grande importance pour moi à certains moments de ma vie, je n’ai jamais été capable d’en écrire (sauf pour griffonner quelques sonnets pendant les ternes réunions du corps professoral – une forme de graphomanie.) Et je ne m’intéresse guère au travail des poètes contemporains. Je lis surtout des poèmes de mon adolescence. Je suspecte que ma relation à la poésie, dans son sens le plus étroit, est le résultat de complications œdipiennes liées au fait d’avoir eu un père poète. (Voir James Rorty, Enfants du Soleil (Macmillan, 1926).) Quoi qu’il en soit, je souhaiterais avoir passé plus de temps de ma vie avec la poésie. Ce n’est pas parce que je crois avoir raté certaines vérités dont la prose serait incapable. Il n’y a pas de telles vérités : il n’y a rien à propos de la mort qu’aient dit Swineburne et Landor, et qu’ Epicure et Heidegger auraient laissé échapper. Bien plutôt, c’est parce que j’aurais pu vivre plus intensément si j’avais mieux connu la richesse de la poésie, comme lorsque l’on rencontre des amis proches. Les cultures avec des vocabulaires plus riches sont plus pleinement humaines – plus éloignées des bêtes – que celles avec de pauvres vocabulaires ; les individus hommes et femmes sont plus pleinement humains quand leur mémoire est remplie de poésie.

Le 18/11/2007
Traduction de l’américain par Denis Hamel