Miscellannées

LETTRE A Pierre Saunier

Paris, le 20/11/2012



Mon cher Pierre,

Tu me demandes ce que je pense de la poésie française contemporaine et c'est assez difficile de répondre brièvement : autant vider un océan avec une petite cuillère. Et puis c'est une question en apparence assez polémique dans laquelle il est difficile de rester neutre et de ne pas prendre parti. Je te dirais que le poète français contemporain doit faire face à deux périls : d'une part l'État, d'autre part le Marché. La pseudo-poésie actuellement mis en valeur par les médias de masse et institutionnels est donc de deux types : pseudo-poésie de Marché et pseudo-poésie d'État.

La pseudo-poésie de Marché s'adresse au grand public. On la trouve dans les best-sellers, les films à grand spectacle, les jeux vidéos, les ouvrages de développement personnel et d'ésotérisme, la chansonnette de hit-parade, la publicité. Son but est de procurer un divertissement, une évasion de la routine du réel qui soit accessible à tous pour un coût modique et se perpétue en pseudo-besoins. : magie ; effets spéciaux ; prestidigitation ; rêve en promotion ; pseudo-beauté kitsch ; industrie du divertissement ; consumérisme ; produits dérivés …

La pseudo-poésie d'État s'adresse à un public plus restreint et élitaire. Financée et mise en place par l'État, son but est de procurer un sentiment d'appartenance à une caste privilégiée, présumée dotée d'une compréhension plus exacte de la réalité et motivée par un désir de pseudo-révolte. On peut donc la comparer à ce qu'Althusser appelait : Appareil Idéologique d'État. : réalisme socialiste des années 40 ; gloire du Prolétariat ; formalisme dogmatique et sectaire ; dégénérescence du marxisme en folklore pour bobos branchés ; carnavalesque festif pour homo-festivus ...

L'erreur serait de considérer que ces deux types de poésie sont antagonistes et cherchent mutuellement à se détruire, car tel les marionnettes de Guignol et Gnafron dans les théâtres pour enfants, les deux tendances se complètent mutuellement et trouvent leur raison d'être dans la continuation d'un spectacle de domination et de désinformation qui ne pourrait pas fonctionner sans les deux protagonistes. C'est ce que Debord appelait : Spectaculaire Intégré.

Difficile donc, quand on prétend aimer la poésie à notre époque, de ne pas tomber dans les pièges du consumérisme d'une part, de la pseudo révolte institutionnelle d'État d'autre part. Je crois qu'internet pourrait ouvrir des perspectives intéressantes et permettre au poète de faire connaître son travail à une échelle modeste, tout en gardant son indépendance.

Voilà, Pierre, excuse-moi pour ces quelques notes un peu brouillonnes jetées à la va vite : cela demanderait à être argumenté et étayé d'exemples, mais je laisse à chacun le soin de relier ces remarques à son expérience de la présence de la poésie dans la société actuelle.