Miscellannées

Une étrange histoire



Une après-midi de printemps, c’était vers 1993, je me rendis à Versailles par le train de banlieue de la ligne Plaisir-Paris. J’avais alors vingt ans, peut-être un peu plus ou un peu moins, et j’avais décidé de commencer à lire de la philosophie. Dans l’introduction à son œuvre maîtresse le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer recommandait à ses futurs lecteurs de lire d’abord Platon, Kant et quelques textes de la Bhagavad Gita. Je m’étais procuré la critique de la raison pure et comptais bien profiter de mon voyage pour avancer dans cette lecture difficile. Je progressais alors très péniblement dans le livre de Kant, ne comprenant qu’une phrase sur trois et ne voyant pas très bien où tout cela pouvait conduire. D’ailleurs le préfacier, un éminent universitaire, ne disait-il pas que la théorie de la connaissance kantienne était rendue caduque par les dernières avancées de la science moderne ? Quoi qu’il en soit, je m’obstinai dans ma laborieuse lecture.
J’étais quasiment seul dans le wagon et ce n’est pas sans surprise que j’entendis soudain une voix très proche, très aiguë et plaintive s’adresser à moi : « Bonjour » Levant la tête de mon livre je vis que mon interlocuteur était un petit homme tout gris, chétif et d’aspect misérable, peut-être un sans-abri. Sans doute allait-il me demander une pièce. Voyant que je le regardais il continua : « Je suis à la rue et j’écris des poèmes que je vends pour gagner un peu d’argent. Voulez-vous m’acheter un poème ? » Sa voix était vraiment très aiguë, comme celle d’un châtré et je lui fis signe de la tête que non, puis me replongeai dans ma lecture, assez incommodé par cette diversion. A l’époque, seule la musique et la philosophie étaient d’importance pour moi, et la poésie me semblait un jeu précieux et futile destiné à quelques esthètes et autres originaux.
Mais, contrairement à ce que j’espérais, l’homme ne continua pas son chemin dans le wagon. Il resta planté devant moi d’une façon presque menaçante : « Alors, vous ne voulez pas mes poèmes ? » Dit-il cette fois sur un ton ouvertement agressif. Il y avait quelque chose de méchant et de perçant dans son regard et je compris qu’il ne renoncerait pas avant d’avoir obtenu quelque chose. Aussi, de fort mauvaise grâce, je pris un peu de monnaie qui traînait dans ma poche, deux pièces de cinquante centimes, et les lui tendis. Il prit les pièces sans rien dire et me donna une feuille de papier à petits carreaux sur laquelle était écrit un poème au stylo-bille. Puis il partit et disparut. J’étais à présent totalement déconcentré, ne parvenant pas à reprendre ma lecture de Kant et passais la fin du voyage à regarder le paysage défiler, pris d’un sentiment oscillant entre l’irritation et l’inquiétude. Arrivé en gare de Versailles-Chantier, je jetai la feuille dans une poubelle sans même en avoir lu le contenu et pris la direction du château.
Toute cette histoire est vraie. Environ sept ans plus tard, je commençai à produire mes premières tentatives d’écriture poétique.


[Paris, décembre 2012]