Miscellannées

Bêtisier d'été.



Préambule

Ce bêtisier sera un collage de citations extraites des sites de critique littéraire Poezibao, Sitaudis, Libr-critique et Ccp. J’espère que le lecteur averti éprouvera autant d’amusement à la dégustation de ces petits amuse-gueules d’inanité mentale que j’en ai eu à les choisir et à les réunir.
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Le poème est avulsion du corps qui ne subsiste plus qu'en lui, pesé et rendu à sa dimension la plus désespérante, la plus indicible, mais épris d'une vivacité qui lui échappe à mesure de l'avancée phrastique. Ici se lit une volonté de s'émanciper des contours de toute chose, une violence qui bornoie une autodestruction substantielle à la venue du poème en soi.

un homme jamais quitte d’aimer marche à marche descend aux margelles. Testamentaire, disruptif d’échos, d’une ferveur que le temps n’a pas déprise, de braise lente invétérée martelant à flanc de syntaxe de tautologiques accords, un cantique de l’ontique.

Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent.

Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Mettons-nous en bouche avec une antanaclase et quelques paronomases :


Je ne dis pas un style, nous n'avons pas affaire à un alliage de fond et de forme dont les propriétés seraient supérieures à celles de chacun des constituants mais à un nouvel élément poétique dont le symbole occupe désormais une place inédite au tableau littéraire - quel est le contraire d'une ombre ? - et dont le symbole serait Lk - Mendeleïev n'est-il pas le quasi contemporain de Dostoïevski que Lk cite tant ?

Le climat n'est plus au beau fixe au sein d'une suite de notes antéfixes. L’air est de moins en moins vrai là où le papier authentifie des paroles ouvertes et vaines qui emporte notre langue vers des pays clandestins loin des paradis exaltés d'un prétendu sens.

La strophe va à nouveau faire chanter cette relation d'un je qui s'exprime et de l'autre auquel sa réflexion s'adresse.

Ce sont tous les froussards et les mesquins qui continueront de bavarder à propos de la poésie sans rien y comprendre.

Le lecteur sera littéralement dérouté par cette collision d’actions (au sens large) qui se passent de verbes ou de sujets, de pronoms (un des ressorts de la langue italienne consiste d’ailleurs à s’en passer), qui, en somme, désoriginent la parole et désubjectivent le sujet, dénouant les rapports et restituant par le texte l’opacité d’un monde trop touffu pour s’épuiser dans l’explication linéaire.

Tout le geste de la poésie, et de Zabolotski, va être de briser cette entreprise de dénomination, afin, une fois l’assujettissement détruit, de faire apparaître la singularité de la nature, et de ceux qui, entrant en communion avec elle, la composent (au sens également musical du terme), s’enchevêtrant, même sans se toucher, dans l’espace du visible, ce lieu côtoyant l’infini.

Sous votre nom entretient, dans l’au-delà du vécu des émotions quotidiennes, une extrême tension qui le suspend dans une forme insistante de présence, elle-même parfois révélée par le temps verbal du presque même nom. Cette dialectique encomiastique d’une temporalité précédant la réciprocité inatteignable de l’acte d’aimer est instruite par un jeu pronominal, essentiellement celui d’un nous investi par les déictiques je et tu dans un dépassement de leur gémellité car porteurs d’un sentiment qui ne peut être contenu dans un unique pronom.

Jouant sur la mesure phrastique et la structuration du paragraphe, le refus d’une ponctuation coalescente ainsi que l’abolition de la majuscule rompent la classique détermination des limites de la phrase et instaurent un engendrement du sens sans perte, sans essoufflement des signifiés derrière des signifiants trop cadrés, nostalgiques de « l’infini puissance salvatrice de la vie / enfantine ». Le dialogue, dans une compacité et une intimité soutenues, est de la sorte rendu possible.

La parenthèse ouvre une consolation, instant aussitôt renversé par des groupes nominaux qui se percutent, « tout est accéléré, le sang, le souffle, les battements. » Le texte, parcouru de mouvements, bat. Le corps s’éprouve en chantier. Les yeux se tournent, se ferment, ne se rouvrent pas toujours. Parfois pour rêver, parfois pour mourir. Récit rythmé par les ruptures, entre abandonner et mourir, sur le bord des deux qui, oscillant, joignent leur portée sémantique.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l'opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

Peut-on penser à une mise en cause d’une hiérarchie des êtres vivants dans l’insistance à montrer les contraintes subies par les légumes ? Peut-être.

... sa pratique langagière «se délie de l’objet» (A. Badiou,idem), s’écarte de la formation stricte d’une faculté de juger, ou de connaître, travaille à syncoper et par sa vitesse (elle diagonaliserait selon Alain Badiou) à atteindre le point
(du temps) d’une chose (ou de son expérience)
quil n’est plus là (mais sans nostalgie), qui n’est pas encore là
(non dum, mais sans prophétisme), qui est là et pas là exactement et simultanément.

La mise en page, par Jean-Marc Flapp, de la revue, invite au « hasart », au « chaordre », d’une lecture qui feuillette et jette son dé(volu) sur une page, puis une autre. Elle ordonne en rubriques, images, colonnes de texte, blancs, afin que l’œil s’élance et trace, dans le désordre et à vitesses variables, ses figures libres

Son écriture ne boudine pas, ne fait pas charcuterie.

Il faut ainsi «penser le poème dans sa distance opératoire», comme le dit magnifiquement Alain
Badiou, et non dans son mythème , le penser comme une «pensée impensable» (Ibidem), comme divagation sans idée,le voir et l’appréhender comme ce qui « fixe en langage la disparition de ce qui se présente»
(Ibidem) à lui comme un étoilement de «il y a», de «qui» ou de «quoi», l’entendre comme«proposition sans loi»,comme un «monologue de l’extérieur»,un
mouvement qui déplace l’intériorité vers son dehors
le plus lointain, ainsi que comme« surrection d’un dehors sans intimité» (Ibidem,à propos de Caeiro),
comme un mouvement qui fait touche non-vue du commun de choses vues, etc.

Un agencement dans un vocabulaire très simple jouant sur les variations pour affirmer l’intégration de l’hétérogène dans le matériau poétique.

il s’agit d’interroger la phrase à partir de son verbe, de stupéfier la syntaxe depuis son noyau central, lui qui gouverne et conduit tous les mots qui l’entourent, leur assurant fonction et les articulant les uns aux autres. Que devient la proposition lorsqu’on lui enlève la possibilité d’exprimer par le verbe le temps et la personne ? Que peut-elle alors chercher ? Que, qui, quoi, comment et quand découvre-t-elle ? Se découpant autrement sur la page, il semble qu’elle esquisse, à partir de cette contrainte, d’autres expériences qui, hors-temps et hors-personne, n’en disent pas moins l’inscription du singulier dans l’universel, la participation du temporel à l’intemporel, l’appartenance du vivant au vivre dans sa traversée des apparences verbales.

Philippe Beck, pour son poème-recueil « Lyre Dure », dont il [Badiou] nous détaille l’architecture, celle d’un bâtiment ou simplement d’un lieu dans lequel se déploient des strophes (des Lyres) qui engendrent le mouvement d’un monde qui a son origine dans le mouvement de la poésie déployée à l’intérieur de d’elle-même. Dans Lyre Dure, le chemin emprunté par le poème est descriptif-narratif, mais ce n’est pas un chemin qui mène quelque part, comme dans la poésie romantique, c’est un chemin dans lequel les accidents successifs nous montrent une orientation, mais celle-ci n’indique pas de terme, c’est une orientation intrinsèque (p.128) qui doit être suivie pour elle-même et non comme une finalité. L’Un-personnage, la femme aimée, devient dans le poème une variation infinie de ce nouveau lyrisme dont elle est à la fois le résultat et le moyen, la palette et la peinture, parce qu’elle est elle-même la documentation de sa propre unité (p.129), et à l’intérieur de ce monde c’est la poétique même qui est à l’œuvre, représentée par les outils laissés en place pour ceux qui liront ce poème, énoncés, maximes internes, points nodaux qui peuvent fonctionner comme des balises d’orientation à l’intention de ceux qui désirent se déplacer à l’intérieur de ce lieu.

La fonction hautement didactique de Beck se heurte donc au problème de la jeunesse. Se heurte à sa manière : en s’isolant dans le problème de sorte que le problème vienne à lui, tel un mouvement autour d’une immobilité. L’apnée pourtant peut porter en elle la syncope. Le dur risque de muer en raideur. Le discours de l’exactitude n’est pas toujours l’exactitude du discours : ceci est l’enjeu, le foyer de peur, le prix du concert.

L'intrication impossible, indicible et nécessaire (et donc poétique) du sujet et de l'objet, du conscient et de l'inconscient ; la fusion des formes de vie et des jeux de langage.

(à suivre…)