Miscellannées

Relire le bateau ivre en 2016



Je ne suis pas historien de la littérature, ni même simple littérateur. La relecture d’un monument tel que le bateau ivre exige une certaine fraîcheur de vue et de passer outre une masse de commentaires émanant des rimbaulâtres, tant chrétiens que freudo-marxistes, qui s’attachent à de minuscules détails biographiques et en oublient l’œuvre en elle-même.

D’autre part, certaines réticences personnelles vis-à-vis de l’homme Rimbaud, sa personnalité retorse, son destin au final décevant, et sa conception du « poète voyant », son injonction un peu tapageuse à être « absolument moderne » m’ont longtemps fait considérer ce poète comme moins sympathique que, mettons, Mallarmé.

Ces réserves étant établies, pourquoi revenir, en particulier, au bateau ivre ? Principalement par ce que c’est un poème sincère, autobiographique, d’une lucidité impérieuse, heureusement dénué d’une certaine grandiloquence prophétique et de l’énervement un peu puéril qui entachent quelques poèmes du jeune Rimbaud. C’est aussi ce poème, précisément, que Beckett a choisi de traduire en anglais, j’y reviendrai.

La puissance mythique et symbolique du poème tient en grande partie à l’omniprésence de l’élément aquatique, image héraclitéenne de la fluidité et du passage du temps comme de toutes choses vouées à l’impermanence. L’eau, c’est la vie, donc aussi la mort, le temps et le rêve.

La barque, l’esquif est aussi lourd de significations mythologiques : radeau traversant les eaux du Styx vers le pays des morts. Berceau de Moïse descendant le Nil. Autre connotation, Ophélie rendue folle se laissant emporter par le fleuve, thème d’un autre poème de Rimbaud.

J’aime à croire que le bateau ivre a été source d’inspiration pour une large postérité : Mallarmé (le coup de dé) ; Beckett (la fin) ; Bonnefoy chez qui la barque et le fleuve sont des figures centrales. Plus audacieusement, j’aimerai croire que des cinéastes comme Herzog (Aguirre ou la colère de dieu), Coppola (apocalypse now) ou Kubrick (la fin de 2001) doivent quelque chose au bateau ivre, comme poème précurseur du « trip » psychédélique.

Le poème se déroule, tel un fleuve, et décrit un itinéraire spirituel qu’on devine influencé par l’alcool, les substances psychotropes, et aussi une instabilité mentale hypersensible proche de la folie. Chez certains, comme Virginia Woolf et bien d’autres, l’issue du périple aura été la dépression, la démence et la mort. Rimbaud évite cette fin tragique dans les deux dernières strophes du poème par un sursaut vital de lucidité et un retour à la triste et dure réalité d’un quotidien prosaïque, teinté il est vrai de la nostalgie de l’enfance et de la vieille Europe.

On peut aussi voir dans le poème un rituel de passage, une épreuve ou une zone de transition comme le Bardo du bouddhisme tibétain, espace de transmigration fantasmatique reliant la vie à la mort et la mort à la vie. Cette interprétation laisse place à un dénouement plus optimiste, mais on sait que pour Rimbaud, la dernière épreuve consista à « s’opérer lui-même de la poésie » dans le reniement de son utopie libertaire de jeunesse, faisant du bateau ivre une œuvre prémonitoire.

Au final, ce poème reste une stèle portant un message universel, mythique, indépendant du destin de Rimbaud et donnant tort à ceux qui n’y voient qu’une simple œuvre de jeunesse, moins importante que la saison et les illuminations.